Dépasser le multiculturalisme

 

Le multiculturalisme est l’idéologie selon laquelle toutes les cultures et toutes les communautés, entendues au sens large, doivent trouver une reconnaissance égale au sein d’un Etat. Il a pour corollaire que les cultures ou communautés minoritaires au sein de la société doivent légitimement pouvoir s’imperméabiliser afin de ne pas « subir » une intégration, sans même parler d’assimilation, à une majorité historiquement constituée, c’est-à-dire la nation, car cela serait contraire à leurs droits fondamentaux. En outre, afin que cette communautarisation ne soit pas vexatoire, l’Etat, parallèlement à des mesures de compensation, doit garantir une forme de célébration dans l’espace public des particularismes.

 

Le multiculturalisme émerge à partir des années 60, les « radical sixties ». Il est issu d’une mutation d’une partie de la gauche, qui, prenant acte de l’échec prévisible du communisme révélé par le rapport Khrouchtchev et la répression de Budapest, ainsi que le peu de prédisposition de la classe moyenne émergente pour la révolution, reporte son élan contestataire sur un registre autre qu’économique, c’est-à-dire social et sociétal. Dès lors, toutes les institutions de la civilisation occidentale font l’objet d’un travail de déconstruction visant à mettre en évidence des schémas d’aliénation au bénéfice d’un groupe hégémonique, et qui agissent de façon brutale, car sans nuances, et perverse, car intériorisés par tous, à l’encontre de ceux qui n’en font pas partie.

 

La sociologie des années 60-70 cherche ainsi à révéler les ressorts des hiérarchies sociales, en montrant que celles-ci dépendent d’une transmission endogame, ce qui engendre une reproduction sociale des élites. En outre, l’école, parce qu’elle sélectionne les meilleurs en fonction de savoirs maîtrisés par la bourgeoisie, aggravent les inégalités de capital symbolique (culturel, social, économique) liés à l’environnement familial. Il faudrait par conséquent une école véritablement neutre sur le plan des savoirs, c’est-à-dire relativisant le plus possible l’importance des matières qui sont censées être l’apanage des classes dominantes, en particulier les humanités (langues anciennes) et de façon plus générale, les matières à dominante littéraire, à commencer par le français.

 

Il faut noter que face à une analyse non dénuée de pertinence s’agissant de la reproduction sociale, une autre réponse aurait pu être apportée. Plutôt que de relativiser l’importance des savoirs accumulés par les élites et faire le pari qu’ils ne peuvent pas être assimilés par les couches populaires, on aurait pu, au contraire, donner à l’école les moyens de la transmission, ce qui implique aussi de diffuser les codes sociaux permettant la réussite scolaire et professionnelle. Il s’agit ici autant de civisme que de règles comportementales façonnées par l’histoire. Plutôt que de miser sur la démocratisation des connaissances et des codes, le tournant de mai-68 a cherché à les discréditer et les relativiser, ce qui n’est pas sans poser d’autres problèmes.

 

Le multiculturalisme a donc été la réponse à la domination d’un groupe historiquement constitué qui opprimerait tous ceux qui n’en partagent pas les caractéristiques. Ceux-là acquièrent alors le statut de « minorité » à protéger, ce qui implique deux mouvements complémentaires : la réduction des « privilèges » des uns, l’accroissement des « droits » des autres. Or, cette conception des rapports sociaux est profondément contraire à l’esprit républicain de notre pays, car elle insiste sur les différences d’origine, d’appartenance ethnique, de sexe, de religion ou d’orientations sexuelles, qui doivent être valorisées pour elles-mêmes lorsqu’elles ne correspondent pas au modèle dominant, et ce, indépendamment du mérite individuel et en-dehors de tout esprit critique.

 

Contrairement aux anglo-saxons, les responsables politiques français récusent ainsi le plus souvent le multiculturalisme, contraire à nos traditions. Cependant, il ne fait guère de doute qu’un glissement s’est opéré, par pragmatisme et facilité, depuis plusieurs décennies, vers une gestion multiculturaliste de nos différences. Ce glissement prend d’abord la forme d’un relativisme culturel, qui vise à discréditer l’idée même de norme en matière de modèle éducatif, familial ou de rapports entre religion et vie en société. Il en résulte une perte d’autorité des institutions qui sont au fondement du développement de toute civilisation. Corrélativement, les revendications en faveur des « minorités » ont pour effet de morceler l’espace politique. 

 

Ce morcellement prend la forme, au niveau individuel, d’une perte des repères traditionnels qui peut être corrélé à un malaise d’ordre existentiel face au changement permanent, ce que Zygmunt Baumann a appelé la « société liquide ». De plus, il ne prend pas en compte les aspirations des « minorités visibles invisibles », c’est-à-dire les personnes qui souhaitent faire partie d’un tout et non d’une communauté. Il ne fait pas de doute, à cet égard, que tel est le sentiment majoritaire en France, peu importe les différences de religion, d’origine, de sexe, etc. Dès lors, encourager un séparatisme culturel en magnifiant les différences et en cultivant des sentiments ambivalents de culpabilité/victimisation au détriment de l’appartenance commune, apparaît être un contre-sens.

 

Au niveau collectif, le multiculturalisme amplifie les fractures territoriales, pour deux raisons. La première raison est qu’il alimente le caractère inégalitaire de la mondialisation, qui s’accommode bien d’une main d’oeuvre peu chère, c’est-à-dire les populations étrangères ou d’origine étrangère peu formées, qui vivent dans la couronne métropolitaine. La deuxième raison est que si la politique de reconnaissance des minorités a conduit à « la politique de la ville », aucune politique sérieuse n’est venue à l’appui des territoires périphériques, petites villes à l’écart des logiques d’agglomération, territoires désindustrialisés ou ruraux. Il en résulte un sentiment d’abandon et de déclassement des populations non métropolitaines.

Le renoncement à une communauté de destin au profit du multiculturalisme, qui s’accompagne d’une fragmentation des lieux et des modes de vie, au détriment des aspirations majoritaires, fait ainsi peser un risque important sur la cohésion nationale. Pour y remédier, il est nécessaire de réhabiliter l’autorité des institutions de notre pays, à commencer par l’école, qui doit redevenir un creuset républicain. Cette réhabilitation doit aussi être celle de la souveraineté nationale, qui appartient au peuple, et qui est le socle de la démocratie. En effet, la démocratie ne peut pas exister si la volonté du peuple est négligée ou si se développe une judiciarisation trop importante des problèmes de société.

Par négligence de la volonté du peuple, il faut entendre les signaux de méfiance vis-à-vis des projets qui fondent la nation dans un ensemble malléable, déterminé essentiellement par des forces économiques. A cet égard, la construction européenne, qui ne parvient pas à se défaire de l’empreinte d’un libéralisme qui ne peut se résoudre, vu les divergences des Etats membres et de la concurrence internationale, que par un nivellement par le bas des niveaux de vie, est emblématique. Est-il raisonnable de ne pas entendre cette préoccupation, ou ne lui apporter que des correctifs mineurs, tout en confirmant le principe plus général de mobilité en fonction de considérations de marché ?

Notre projet n’est pas un retour en arrière, ce qui serait simpliste et non réaliste. Il ne s’agit pas de nier que, dans l’histoire, certaines populations ont été injustement tenues à l’écart d’une pleine citoyenneté, et il ne s’agit évidemment pas d’y revenir. Cependant, nous pensons que le mouvement inverse de promotion des différences pour elles-mêmes, indépendamment du mérite individuel, n’est pas une solution, car elle est aussi injuste et porteuse d’aliénation que le modèle que ses tenants prétendent combattre. Elle correspond en outre à une vision anglo-saxonne qui ne correspond pas à notre histoire. Notre projet est donc de proposer le retour à modèle d’intégration républicain, autour de valeurs communes, qui est la seule voie pour la cohésion nationale.

 

Lysandre

Contributeur du LAB LR

contributions@lelablr.fr

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